Sous forme de bas-relief ou de
sculpture, le papier mâché permet à Mickaël Bethe-Sélassié de réaliser aussi
bien des petits que des grands formats et de donner libre cours à toute la
fantaisie propre à ses formes. Les figures, personnages, totems,
dieux et déesses, fétiches et animaux imaginaires qui peuplent son univers,
évoquent un monde originel, véritables allégories du paradis des premiers temps
de la Genèse,
des origines de la création du monde selon l'Ancien Testament. Le volume des figures, leur
complexité formelle nous invite à tourner autour de ses représentations pour
tenter de les saisir dans leur intégralité. Jouant sur le principe que le
pourtour d'une sculpture n'est jamais visible intégralement, les formes se
métamorphosent lorsqu'on fait le tour de l'objet : des êtres, des visages
apparaissent tout en se dérobant, les couleurs éclatantes se succèdent dans
une sorte de "fondu-enchaîné" kaléidoscopique. Si les formes très libres de
Mickaêl Bethe-Sélassié ne sont pas assujetties aux canons de la figuration
conventionnelle ce n'est ni par maladresse, ni par provocation mais parce
qu'il perpétue, dans sa façon d'envisager la réalité, une sensibilité héritée
de son enfance en Ethiopie, de ses croyances religieuses et de la tradition
populaire. La couleur participe de ce
remaniement formel et lui permet de souligner les for-mes, de délimiter les
aplats, de tracer des lignes qui renforcent les expressions ou au contraire les
soumettent à d'étranges conversions. Mais si les couleurs franches
et vives viennent frapper notre regard en première instance, il semble qu'elles
n'empruntent le truchement visuel que pour renvoyer à des êtres ou à des
significations qui n'appartiennent pas au monde visible. L'univers imaginaire de Mickaël
Bethe-Sélassié tire son inspiration d'une spiritualité d'origine éthiopienne,
mélange d'animisme et de religion chrétienne
qui forme pour lui un principe universel. Dieux et déesses, personnages sacrés
ainsi que les instruments ou les symboles s'y rapportant, coexistent avec des
images chrétiennes (autels, rois mages, évêques etc...) mêlant toutes les
références, religieuses, gnostiques ou magiques. La figure d'Hénoch, prophète
antédiluvien, y occupe une place prépondérante. Hénoch et Elie sont les deux
prophètes majeurs de l'Ancien Testament mais sur Hénoch on ne possède que très
peu d'information. Selon la Genèse il aurait vécu 365
ans et serait l'un des très rares prophètes bibliques avec Elie à ne pas avoir
connu la mort : "Ayant suivi les voies de Dieu, il disparut car Dieu
l'avait enlevé". L'épître aux Hébreux raconte ainsi qu'Hénoch n'est pas
mort, contrairement à Jésus mort et ressuscité. Si Hénoch fut rappelé directement
à Dieu c'est parce qu'il est l'instruit des réalités célestes ; il incarne
l'image du salut du juste et nous rappelle que la mort est liée au péché et
qu'elle en est la sanction naturelle. Longtemps recherché par les érudits
européens, le livre d'Hénoch attire tous ceux que fascinent l'ésotérisme et les
mystères de la création. Alors qu'on le croyait définitivement disparu, il fut
retrouvé en Ethiopie. Au milieu du XlXeme siècle,
Antoine et Arnaud d'Abbadie, qui explorèrent pendant douze ans cette région
d'Afrique, en feront faire la copie et la ramèneront en France. Passionnés par le pays et la culture
éthiopienne, les deux frères, partis à la recherche des sources du Nil,
dresseront la cartographie des régions du pays, étudieront les langues, moeurs
et religions d'alors et publieront de nombreux livres sur leurs observations
scientifiques. Ces récits conservés dans la
bibliothèque du château d'Abbadia ont permis à Mickaël Bethe-Sélassié, au cours
de son séjour à Nekatoenea, de découvrir son pays sous un autre angle ; de se
représenter l'Ethiopie telle qu'elle était au milieu du XlXeme
siècle, à travers le regard de deux explorateurs scientifiques français. Tout au long de sa résidence et dans la
continuité de son travail, Mickaêl Bethe-Sélassié recherche dans sa culture les
formes archétypales correspondant à une sorte d'essence de la représentation
humaine qui échappe totalement à la représentation optique d'après nature.
Beaucoup de visages peuplent son univers : stylisés, souvent réduits à leur plus
simple expression, leur apparente simplicité vise à les exempter de la
"personne" dont ils sont le support, à les libérer du réseau psychologique
qui les constitue afin de faire ressentir toute leur puissance spirituelle. Les peintures sur papier : le regard magique Représentant essentiellement un ou deux personnages, les peintures sur
papier sont de petit format. Sans perspective, sans profondeur, Mickaêl
Bethe-Sélassié crée un autre espace. Ses images perdent la troisième
dimension héritée du volume et de l'art classique au profit d'un monde sans
gravité dans lequel les personnages paraissent flotter comme en lévitation. De larges
plages de couleurs vives s'étalent en compartiments colorés, délimitant
l'espace et les différentes parties du corps et des vêtements. Les visages sont de face. Les corps
sont de trois quart ou de face mais les yeux, eux, toujours de face. Les
proportions sont oubliées : les têtes agrandies, les mains minuscules, les
yeux, nez, bouches et corps schématisés. Un monde inhabituel est créé, magique
ou surnaturel. Personnages, gestes, regards, formes
deviennent signes, symboles, forces. En abandonnant son caractère didactique,
l'art pictural de Mickaêl Bethe-Sélassié tente de communiquer au spectateur le
caractère immatériel de l'âme, de la puissance des sentiments qui nous
habitent voire de la divinité des êtres figurés. Leurs visages et plus encore
leurs yeux ont une présence très forte. La prééminence du visage et du regard
sur le reste du corps a pour effet de situer le personnage dans une très grande
proximité avec le spectateur, voire d'inverser le schème de la perception
quotidienne. En faisant jouer le regard plutôt que
la bouche, qui elle prononce des mots, Mickaêl Bethe-Sélassié nous rappelle que
le regard n'est pas seulement figuré, il est aussi l'instrument
qui appréhende l'image. En d'autres termes, la personne qui regarde est, en retour
simultanément regardée. II y a là une réciprocité pouvant devenir spéculaire. Le contraste entre les grands yeux et
les lignes qui les entourent fascine le regard et donc focalise l'attention sur
ces yeux, soumettant au pouvoir du regard dessiné, tout autre regard qui
viendrait à le croiser. Un lien intime se crée ainsi entre
image et spectateur soulignant l'interdépendance nécessaire qui passe par le
truchement du regard. Mickaêl Bethe-Sélassié ne figure pas
les êtres et les choses comme les voit notre rétine, mais comme il les
"sait être", tels de véritables idéogrammes. Par souci de clarté, il
va à l'essentiel. La peinture plate, sur fond nu, sans
décor, sans ligne d'horizon, sans perspective, concentre l'attention sur une
attitude, une lumière dans le regard, un geste convenu. Au-delà des mots, elle est comprise de
tous et exprime un registre infini d'émotions, instaurant une atmosphère
poétique et merveilleuse, où tout semble possible et où les miracles vont de
soi. D'une façon générale, dans la société
éthiopienne, l'oeil est la beauté mais c'est aussi un puissant instrument de
magie qui peut apporter la guérison (talismans) et joue un rôle important dans
la médecine traditionnelle. Véritable baume de l'âme, l'oeuvre de
Mickaêl Bethe-Sélassié nous rappelle ainsi, au-delà des croyances et des
cultures, que notre rapport à l'image est avant tout, une rencontre qui passe
par le jeu subtil des regards entrecroisés.
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